Frédéric Chausson (Sodiaal) : »C’est du concret »
Pour l’heure, et jusqu’au 30 novembre, Sodiaal reste le seul candidat à la reprise d’Entremont au travers d’un projet que le représentant de la coopérative, Frédéric Chausson, est venu expliquer et plaider auprès des producteurs bretons.

Les éleveurs laitiers livrant à Entremont Alliance, que vous avez rencontré lors d’une série de réunions les jours derniers, sont suspendus à l’offre de reprise de l’entreprise à laquelle vous appartenez. En quoi le projet de Sodiaal peut-il les rassurer ?
Frédéric Chausson. « Trois points sont à préciser. Le premier, c’est que cette offre n’est pas parfaite, mais elle a le mérite d’exister. C’est du concret.
Deuxième point, cette offre est opérationnelle. On ne parle pas d’un projet qui pourrait aboutir éventuellement ; il n’y a qu’à tourner la clé pour qu’il démarre…
Troisième point, cette offre garantit la stabilité de la filière sur le long terme. Si Sodiaal et Entremont opèrent le rapprochement, on est dans un modèle de filière équilibrée, avec un pôle privé fort centré autour de Lactalis, un pôle coopératif fort centré autour de ce nouvel ensemble où il doit y avoir une représentation forte des producteurs. Nous pensons que cet équilibre là est le meilleur pour garantir à terme à la fois la sécurité de la collecte et le prix du lait le plus élevé possible pour les producteurs ».
Que manque-t-il encore pour passer du projet de reprise d’Entremont Alliance par Sodiaal à sa concrétisation ?
F. C. « En fait, il faut exactement quatre étapes. La première est en train de se réaliser aujourd’hui en Bretagne, c’est de recueillir l’avis des producteurs Entremont sur un projet de nature coopérative qui se fait nécessairement avec les producteurs et pas contre eux. Nous voulons proposer aux livreurs d’Entremont de devenir adhérents de la coopérative. Donc, pour que le projet puise se faire, il faut que les producteurs Entremont disent majoritairement « oui, c’est susceptible de nous intéresser ». Si une majorité dit « non, on ne veut pas de votre proposition », alors, dans ce cas, le projet n’est pas de nature coopérative et ce n’est donc pas celui là que veut faire Sodiaal ».
Deuxième point, il y a aujourd’hui une discussion très serrée avec les banques sur l’écrasement de la dette d’Entremont. Il faut que cette négociation là aboutisse également.
Troisième point, les deux premiers point ayant été passés, il faut bien évidemment l’avis et le vote des producteurs Sodiaal. Etant une entreprise coopérative, toute opération patrimoniale y est donc soumise à un vote du conseil d’administration.
Et enfin, dernier point, il faut que les instances représentatives du personnel aient aussi donné leur feu vert à l’opération pour qu’elle puisse aller à son terme.
Si ces quatre étapes sont réalisées, chaque étape étant bloquante, à ce moment-là le projet peut démarrer, peut-être aux alentours du mois de février 2010. C’est un processus qui peut être assez rapide, parce qu’un travail important a déjà été mené ».
Au delà de l’avis favorable des producteurs Entremont, ce que vous leur demandez, c’est aussi une prise de participation au capital social de la coopérative ?
F. C. « Oui, absolument, mais ce que nous cherchons dans l’immédiat, c’est sentir si les producteurs Entremont sont susceptibles d’être intéressés ou pas. S’ils nous disent « non », ce n’est même pas la peine d’aller plus loin. S’ils nous disent « c’est susceptible de nous intéresser », nous continuerons nos démarches pour que, en février, chaque producteur Entremont puisse faire le choix de rejoindre la nouvelle structure ».
Plusieurs repreneurs potentiels sont sur les rangs qui pourraient être davantage attirés par les volumes de lait supplémentaires que par l’outil industriel Entremont. Quelles garanties apportez-vous sur ce point ?
F. C. « Sur les éventuels repreneurs autres, je ne suis pas le mieux informé. Le mieux informé, c’est le propriétaire d’Entremont-Alliance, la CNP (Compagnie nationale à portefeuilles), société du milliardaire belge Albert Frère. Donc, je peux difficilement me prononcer sur ce que les uns et les autres veulent faire. Ce que je constate, c’est que, aujourd’hui je ne connais pas de repreneur potentiel déclaré autre que Sodiaal. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas. Il peut y en avoir à partir du 30 novembre, date de fin de l’accord d’exclusivité de négociation entre Sodiaal et la structure qui pilote Entremont, mais à cette date, je n’ai pas d’information. Pour être tout à fait transparent, il y a en effet une déclaration d’intention de Lactalis sur le sujet. Ceci dit, il faut encore que Lactalis fasse la même démarche que celle que nous avons faite vis-à-vis de la CNP pour être en mesure de présenter aux producteurs un projet aussi construit que celui qui est présenté actuellement sur le terrain.
Sur l’aspect garantie de la collecte, par rapport à l’outil industriel, je ne crois pas qu’il y ait des gens qui ne s’intéressent qu’au lait sans l’outil industriel. Il n’y a pas de producteurs sans entreprise, et pas d’entreprise sans producteurs. C’est vraiment la caractéristique de la filière laitière française. Donc ne s’intéresser qu’au lait en Bretagne, sans s’intéresser aux outils industriels, ne me paraît pas possible. Enfin, ce qui est clair, qu’on a toujours dit et qu’on continuera à dire, c’est que, dans le cas de l’offre Sodiaal, personne ne sera laissé au bord de la route. On vient ou on ne vient pas, mais, si on vient, il y a une garantie de collecte du lait. C’est un engagement de Sodiaal.
Propos recueillis par Paul Jegat
Les producteurs devront mettre la main à la poche
Entamé le 18 novembre dernier à Pédernec (22), le Tro breizh de l’Association des producteurs Entremont-Alliance (AEBEA) s’est achevé mardi à Bédée (35), après 7 réunions d’information et de présentation du projet de reprise par Sodiaal. Dans un climat parfois houleux, les producteurs ont eu à se prononcer. Une chose est sûre, les producteurs seront amenés à mettre la main à la poche dans le cas du mariage d’Entremont avec Sodiaal. Mais il n’est pas le seul en course. Lactalis ne cache pas son intérêt pour l’affaire, si les négociations devaient capoter le 30 novembre prochain.
« Non, nous ne voulons pas rester chez Entremont-Alliance ». Cette réponse donnée par 90 % des éleveurs présents dans la salle des fêtes comble de Ploërmel (56), le 18 novembre dernier, n’a rien d’un « scoop ». Et les 262 euros consentis par le collecteur pour ce quatrième trimestre 2009 n’auront en rien changé l’avis des producteurs, lundi soir, à Plumelec, dans le Morbihan, où plus de 400 producteurs ont investi la salle polyvalente.
« Le sujet qui fâche » : 3,8 euros/1000 l pour restructurer
C’est à Frédéric Chausson, ancien directeur de la FNPL, et actuel responsable du développement chez Sodiaal(1), qu’est revenu la tâche de répéter, à chaque fois, l’intérêt du groupe coopérateur pour ce projet permettant de viser une 4e place européenne, et « d’opérer sur l’ensemble du bassin laitier français car les deux zones de production s’emboîteraient parfaitement sur le marché du fromage et des produits secs ».
Car, selon lui, derrière l’enjeu de la reprise du groupe Entremont-Alliance, se profile l’avenir de la filière laitière française (lire aussi page 6). « Un mouvement de restructuration va s’impulser. Bien malin celui qui sera capable de dire, demain, le rôle de l’interprofession », met-il en garde, en rappelant les fondamentaux du groupe Sodiaal. « Un groupe attaché à une défense du modèle laitier français basé sur la valeur ajoutée, avec une politique laitière forte, un pôle coopératif fort et une interprofession forte qui régule, c’est le meilleur modèle qui garantit de garder la valeur ajoutée dans la branche, avec, en face, un Lactalis toujours fort ».
Soit, mais pour faire avec Sodiaal, groupe choisi par l’Etat français pour négocier jusqu’à fin novembre, les producteurs devront, en substance, adhérer, contractualiser et mettre la main à la poche pour restructurer l’outil. Ou bien n’avoir que la garantie d’être collectés pendant 18 mois. Mais ensuite ? Pour les autres, 1,7 euro des 1000 l (rémunération à 2,5 %/an) seront prélevés pour le capital social et 3,8 euros/1000 l sur 7 ans pour réparer les dégâts. « C’est ce que nous avons fait pour restructurer la filière lait, il y a trois ans, et nous avons rendu les 3 euros des 1000 l demandés », tente de rassurer Frédéric Chausson.
« On a l’impression d’être orienté dans un projet »
« Le projet a le mérité d’exister. Nous sommes là pour vous donner l’information. Ensuite vous vous déterminerez en votre âme et conscience. Je ne suis pas là pour donner mon avis », rappelle Pascal Nizan, président de l’AEBEA(2), le projet est loin de faire l’unanimité. Des sujets fâchent, dont celui de la contractualisation. L’après-midi même à Rostrenen, le débat a été houleux. A Plumelec, l’ambiance plus mesurée, a permis à chacun d’exprimer et ses doutes et ses interrogations sur un dossier déterminant.
« Les mariés sont endettés jusqu’au cou. Les seuls qui vont payer dans ce mariage, ce sont les enfants et ça risque de me coûter 30 000 euros. C’est fort, tout de même ! », explose un éleveur d’Elven. « Cela ressemble à une menace, cette proposition », s’indigne un autre. « Je ne suis pas enthousiaste, tempère Ronan Jacques, trésorier de l’AEBEA. Les parts sociales, cela me paraît logique. En revanche, demander à des producteurs qui sont sous payés depuis des années d’être condamnés à mettre encore au pot, non ! ».
L’amertume est bien palpable. « On voit bien que le morceau est un peu gros à avaler pour Sodiaal. Et pourquoi pas se battre, coopérative et privé, sur un objectif commun », lance Gilles Thomazo, président de Créavia. « Une vision partagée, c’est la meilleure chose qui puisse arriver », approuve Frédéric Chausson. « On est coincé, reprend un autre. Quand je vois Lactalis qui ferme toutes les portes et ne prend personne… J’ai des problèmes financiers, moi, j’aimerai bien une proposition de leur part ».
Une proposition que Lactalis a faite et transmise à l’AEBEA, garantissant 10 ans de collecte et un prix maison payé aux producteurs Entremont. Reste qu’aujourd’hui un processus de négociation exclusive est à l’œuvre entre Sodiaal et le groupe belge Albert Frère. Il prendra fin, d’une manière ou d’une autre, le 30 novembre dans un contexte de reprise des marchés sur les produits industriels laitiers. De quoi laisser croire en des jours meilleurs et aiguiser tous les appétits.
Claire Le Clève
(1) Sodiaal, ce sont 9 100 producteurs, 3,5 milliards de chiffre d’affaires avec les marques Yoplait et Candia.
(2) L’AEBEA se réunira le 11 décembre prochain à Josselin pour l’assemblée générale.
Y-A-T-IL UN PLAN DE SUPPRESSION DE 19 000 EMPLOIS EN BRETAGNE ?
L’analyse de la profession agricole bretonne est sans appel. La proposition visant à supprimer l’agriculture sur les bassins versants concernés par les algues vertes se traduirait à l’échelle de la Bretagne par la suppression de 19 000 emplois : 9500 sur les exploitations, 7600 dans les industries agroalimentaires, 1900 dans l’agroéquipement et les services. Un chiffre qui pourrait être bien plus important quand on sait que la contribution minimale de l’agriculture aux emplois des entreprises bretonnes est de 29,7 %1.
Si tout est déjà écrit, cela veut dire que la profession agricole doit se retirer des discussions qui, de fait, deviennent stériles. Depuis plusieurs années, les efforts ont abouti à une baisse significative des taux de nitrates dans l’eau. Pour l’avenir, il ne faut pas préjuger des résultats des expérimentations en cours, proposées par la profession agricole.
Au vu de cette situation, la profession agricole considère que ce n’est pas en stigmatisant les uns ou les autres que la Bretagne remportera le défi de l’environnement, mais collectivement, en rassemblant tous les acteurs. Toutes les sources de pollution doivent être prises en compte. L’agriculture n’est pas seule responsable des algues vertes et les élus locaux doivent avoir le courage de le reconnaître.
Dorénavant nos élus ne pourront plus avoir deux discours. Flatter les agriculteurs quand ils les croisent dans les comices d’un côté et manifester aux cotés de ceux qui voudraient rayer de la carte la production agricole.
La profession agricole attend désormais des réponses circonstanciées, et sans langue de bois, de la part des élus départementaux, régionaux et nationaux sur leurs ambitions précises en matière d’agriculture (productions, nombre d’outils de transformation, emplois, etc.).
En tout état de cause, si l’agriculture bretonne n’est plus nécessaire, le pouvoir politique devra rapidement dire s’il entend stopper les installations, bloquer les permis de construire, fermer des classes d’enseignement agricole, etc., et prendre les décisions qui s’imposeront pour accompagner la désertification des communes rurales.
Communiqué de la Fédération Régionale des Syndicats d’exploitants Agricoles, des Jeunes Agriculteurs, de la Chambre régionale d’agriculture de Bretagne de l’ Union des Groupements de Producteurs de Viande de Bretagne
Algues vertes : le préfet des Côtes d’Armor révise sa position

Jeudi 22 octobre, le préfet des Côtes d’Armor, Jean Louis Fargeas s’est expliqué sur le rapport confidentiel adressé au premier ministre. Il a reconnu, par ailleurs, que « la position de la profession agricole avait évolué ».
La polémique sur le dossier algues vertes a été ravivée de façon brutale et inattendue. L’étincelle qui a emballé la machine médiatique et indigné le monde agricole est un rapport confidentiel du préfet des Côtes d’Armor de 11 pages, adressé le 4 septembre au Premier ministre. La note, divulguée le 21 octobre a embrassé l’opinion, obligeant Jean Louis Fargeas à s’expliquer lors d’une conférence de presse deux jours plus tard.
Un scénario extrême mal interprété
« Dans la note, il n’est nullement écrit que l’on souhaitait supprimer les exploitations agricoles des secteurs concernés« , se défend Jean Louis Fargeas. « Je regrette les interprétations rapides qui ont été faites« . En effet, la note reprenant les résultats d’une étude de l’Inra sur le bassin versant de la Lieue de Grève remise en mars 2009, indique « que l’arrêt total de l’agriculture sur le bassin versant avec conversion totale des terres en prairies fauchées mais non fertilisées permettrait d’atteindre 10 mg/l en 2020, ce qui aurait un impact marquant sur le phénomène des algues vertes« .
« Ce scénario extrême n’est pas réaliste« , a rétorqué le préfet qui se défend d’avoir repris cette solution radicale à son compte (2 190 exploitations concernées). « On sait que le temps de réponse des actions menées est long et incertain« .
Une évolution de la profession agricole
Rectifiant le tir, le préfet s’est félicité des propositions de la profession agricole transmises depuis la rédaction du rapport. Toutefois, la note indiquait de passer par « un changement profond des pratiques agricoles […], ce que la profession agricole n’est pas prête à accepter pour le moment« .
« L’estimation de l’état d’esprit de juin 2009 a changé. La profession agricole souhaite aujourd’hui évoluer et fait des propositions qui rejoignent quasiment les propositions faites dans ce rapport. On aboutit à des solutions consensuelles« , que ce soit l’expérimentation, les mesures incitatives, le curatif… « Bien sûr l’aspect réglementaire est plus réclamé par les associations ». Côté curatif, il est annoncé, d’ici le printemps 2010, « un système cohérent et coordonné de ramassage« .
Loin des discours qui stigmatisent les agriculteurs comme seuls responsables des marées vertes, le représentant de l’Etat a répété que les efforts engagés devaient être collectifs, rejoignant, cette fois, la demande de la profession agricole. « C’est une oeuvre de longue haleine, il faut que tous travaillent ensemble. C’est dans la concertation, et non la stigmatisation de personnes, que l’on arrivera à résoudre le problème des algues vertes« . Un changement de discours qui on l’espère aura des répercussions sur l’opinion générale. Le monde agricole malmené en a bien besoin.
Emmanuelle Le Corre